Renoir and Paris in Black and White


Petit compte-rendu du dernier voyage de la Cie à Ann Arbor (USA). Un prolongement inattendu au projet d'exploration du film de Jean Renoir Sur un air de Charleston.


Renoir and Paris in Black and White
Après avoir laissé l’inscription « En construction » orner le devant de cette page pendant de nombreux mois, je relève finalement le gant (Je m’étais juré de dénoncer le responsable de cet état de procrastination, vous trouverez son nom en bas de page*) ; d’autant que l’activité trépidante de la Cie se prête à quelques commentaires et éclaircissements. 

Tout d'abord, pour ceux que je ne connaîtrais pas et qui ne m'auraient pas entendu parler pour la énième fois du film de Jean Renoir Sur un air de Charleston, sachez que la Cie a commencé depuis quelques mois une "exploration-expérimentation" à partir de ce film.

Tout a commencé avec un ciné-concert Comme un rêve dédié à deux films, Sur un air de Charleston (1927) donc, et La petite marchande d'allumettes (1928) du cinéaste Jean Renoir. Après avoir écrit, avec mon camarade Olivier Thémines, de la musique originale sur ces films, on a commencé à prendre la pleine mesure de cet objet filmique non-identifié et à vouloir inviter d'autres personnes à y réagir. 

La première rencontre décisive a été celle d'Emmanuel Parent. Anthropologue diplomé de l'EHESS, Emmanuel a été l'élève de Jean Jamin dont j'avais découvert l'ouvrage, écrit en collaboration avec Patrick Williams, Une Anthropologie du jazz. Là, Jamin pose le jazz non comme objet d'étude mais comme pratique anthropologique en soi, comme discours critique sur la société américaine notamment. Cet ouvrage comprend un article sur les circonstances dans lesquelles Darius Milhaud a composé La Création du monde et plus particulièrement sur l'influence du jazz. Etant donné que Sur un air de Charleston a été filmé dans les mêmes circonstances, c'est à dire suite à la découverte du jazz par Renoir via les revues de l'époque (Revue Nègre mais aussi Les Blackbirds), l'idée m'est venue d'inviter un anthropologue au faîte de ces questions à commenter ce film.

Une autre lecture avait motivé ma démarche. Je venais de lire le livre de W.T.Lhamon, Raising Cain : Représentations du blackface, de Jim Crow à Michael Jackson, réédité sous le titre Peaux blanches, Masques noirsW.T. Lhamon retrace la trajectoire méconnue du phénomène Blackface depuis ses origines sur le marché Sainte Catherine à New-York jusqu'à ses résonances contemporaines dans la culture Hip-Hop. Il en restitue surtout la formidable complexité et en fait le laboratoire de l'industrie culturelle telle qu'elle s'est développée au 20ème siècle mais aussi d'une certaine mixité sociale dans laquelle nos identités ne sont plus noires ou blanches mais bien noires et blanches. Le film de Renoir non seulement présente un ultime avatar du Blackface par la présence solaire du performeur Johnny Hudgins, mais est une métaphore de cette circulation transatlantique de gestes, sons, codes culturels et identitaires.  

Pour toutes ces raisons, la rencontre avec Emmanuel Parent était inéspérée. Titulaire d'un doctorat sur l'oeuvre de l'écrivain Ralph Ellison, co-responsable de la rédaction de la revue Volume ! autour des musiques populaires, Emmanuel est au fait des questions relatives à la réception du jazz et des arts nègres dans le contexte de la France des années 1920-30, mais il s'intéresse également de près à la complexité du phénomène blackface. Son analyse permet de resituer le film dans le contexte de l'histoire coloniale française, de l'après-guerre, de la scène surréaliste. Il offre également un éclairage passionnant sur les collusions qui ont lieu à cette époque entre artistes noirs américains et avant-garde artistique parisienne. Il permet de mesurer également la profondeur des intuitions de Renoir quant à la culture noire américaine alors que le jazz vient seulement d'être découvert en France.

C'est encore Emmanuel qui nous met en relation avec le chercheur américain Brent Hayes Edwards, professeur au département d'anglais et de littérature comparée à la Columbia University. Je serais tenté de présenter Brent Hayes Edwards comme un éminent spécialiste du Paris noir des années 20 -il est notamment l'auteur d'un ouvrage intitulé The Practice of Diaspora  dans lequel il analyse la manière dont des écrivains noirs américains mais aussi africains et des antilles vont littéralement donner naissance à une conscience diasporique noire dés les années 20-30 à Paris. En vérité, Brent Hayes Edwards s'intéresse à de multiples sujets dont la scène Loft du jazz des années 70-80. Il est à ce titre notamment très proche d'un musicien tel qu'Henry Threadgill, dont il se pourrait qu'il rédige une sorte de biographie, conçue à la manière de sa musique, ce qui promet !

Toujours est-il qu'il nous a été donné de collaborer avec Brent Hayes Edwards à l'occasion d'une rencontre pour la Penny W Stamps Series organisé à Ann Arbor au Michigan Theater le 17 janvier dernier et dans le cadre de l'Understanding Race Project porté par l'Université de Detroit. J'en profite pour remercier Chrisstina Hamilton, responsable de la programmation de la Penny Stamps Series, pour son  invitation.

Pour l'occasion, Brent a imaginé une conférence qui s'est avérée constituer une formidable introduction au ciné-concert. Il replace le film dans le contexte de la perspective afro-américaine sur le Paris de l'entre-deux-guerres. Pour nombre de noirs américains, notamment ceux ayant combattu durant la première guerre mondiale en france, Paris représente une sorte d'eldorado leur permettant d'échapper à la ségrégation alors en vigueur aux USA. En réalité, la situation est complexe, car si la france semble acceuillir avec curiosité et mansuétude les artistes noirs en provenance d'Amérique d'une part ceux-ci doivent se plier aux attentes "primitivistes" du public,  d'autre part cet acceuil est contemporain d'une politique coloniale des plus autoritaire et répressive ainsi que des expositions coloniales, véritables "zoos humains", comme celle de 1931.

Brent Hayes Edwards nous éclaire également sur la figure de Johnny Hudgins, ce formidable danseur et performeur, aujourd'hui totalement méconnu, mais qui au début du 20ème siècle jouissait d'un statut de star du moins aux Etats-Unis. Il était surnommé "The silent pantomime clown" ou encore "The wah-wah man" en raison de sa pantomime dansée consistant à prétendre faire sortir des sons de trompette de sa bouche. Pour l'accompagner dans ce numéro se sont succédés une liste impressionnante de trompettistes aguerris au maniement de la sourdine : Joe Smith, Louis Metcalf, Rex Stewart, Johnny Dunn et Doc Cheatham. Brent Hayes Edwards a d'ailleurs soulevé l'enthousiasme du public en esquissant brièvement ce qu'aurait pu être la pantomime de Hudgins sur quelques notes du Trumpet Mouthpiece Blues de Clark Terry. 

Un grand merci donc à Brent pour avoir encore enrichi notre connaissance du film. Brent sera en France tout l'automne pour enseigner au département de la Columbia University à Paris. Nous éspérons bien poursuivre la collaboration et profiter de sa présence pour organiser de nouvelles séances de ciné-concert conférences. Après le pas de deux entre Johnny Hudgins et Catherine Hessling, je rêve d'une "battle" anthropologique entre Brent Hayes Edwards et Emmanuel Parent. Rendez-vous à l'automne... G.H.







Renoir and Paris in Black and White
* J'ai nommé le pianiste Ethan Iverson, en raison de son blog dothemath. Pour ceux qui ne le connaitraient pas encore, c'est sans doute la somme la plus intimidante d'informations, de réflexions, d'études sur le jazz et nombre de sujets connexes sur le net. A vous décourager de poster le moindre commentaire... D'autant qu'habitant à NY, Iverson est à la source de l'information, et s'il vous fallait une preuve de la créativité et de vitalité de la scène actuelle du jazz, vous la trouverez sans coup férir là. Et si vous êtes avides de documentation et de savoir sur l'histoire de cette musique, vous serez également au bon endroit. Iverson est capable de mettre en ligne des dossiers entiers, comprenant relevés, comptes-rendus d'écoutes, analyses, sur des musiciens tels que Monk (son mentor), mais aussi Tristano, Bud Powell, Ornette, j'en passe... ; d'aller enregistrer les commentaires de Lee Konitz à l'écoute de solos de Lester Young première période (et fredonnant ces solos) ; de publier des interviews de musiciens historiques tels que Mickey Rocker, Fred Hersch, Ron Carter, Keith Jarrett... Et ce n'est que la partie émergée de l'iceberg. Tout cela témoigne d'une compréhension profonde, sensible de cette musique. C'est aussi une vue unique sur le "laboratoire" personnel de ce grand musicien.